
Afghanistan
La croisière Paris-Kaboul
Du 9 août au 20 septembre, « Le Point » lance, en association avec la Guilde européenne du Raid et sous le parrainage de l'Unesco, une mission pour sauver des vestiges du patrimoine mondial.
Olivier Weber
Réexplorer la mémoire de l'Afghanistan, c'est agrandir celle du monde. Dans les montagnes et au plus profond des vallées afghanes se sont croisées des civilisations fabuleuses, en un creuset inouï. Les cultures bouddhistes, hindouistes puis islamiques se sont superposées et mélangées. Cela a donné, entre autres, les fameux géants de pierre de Bamiyan, qui ont figuré parmi les premières représentations de Bouddha, au croisement des canons hellénistiques et de l'art bouddhique, cristallisés dans la pierre.
Des splendeurs minérales plantées dans une vallée des dieux qui impressionnèrent maints voyageurs au fil des siècles par leur tolérance hiératique, qui est aussi la marque de l'Afghanistan ancestral des caravansérails et des hôtes accueillis la main sur le coeur. Voilà pourquoi les intolérants ont voulu réduire au silence les figures minérales, symboles de la rencontre entre l'Orient et l'Occident qui ont éclairé des siècles durant la magnificence de la haute Asie. Voilà pourquoi les talibans, briseurs d'idoles, ont massacré les bouddhas de pierre, à l'explosif, en mars 2001, dans un iconoclasme fou.
Protéger le patrimoine d'Afghanistan revient à protéger celui de l'humanité. C'est pourquoi Le Point lance, en association avec la Guilde européenne du Raid et sous le parrainage de l'Unesco, une mission d'exploration intitulée « Expédition scientifique Paris-Kaboul ». Archéologues, géographes, cartographes, illustrateurs, ethnologues, spécialistes en archéomatériaux, architectes, écrivains, réalisateurs, médecins, humanitaires, français et afghans, vont s'associer pour réexplorer cette route, qui est aussi et d'abord celle de la soie. Une mission qui renoue avec une tradition de voyages scientifiques telle la Croisière jaune en 1932.
Une mission qui se déroulera du 9 août au 20 septembre, au départ de Paris, avec une liaison pour certains à Herat en Afghanistan, et qui poursuit un triple but : une recherche interdisciplinaire, le recensement de trois sites archéologiques et des initiatives de type culturel, à la demande des Afghans. Une aventure scientifique sur un tracé mythique à laquelle se sont associés différents centres de recherche et institutions, dont certains prestigieux, tels le musée de l'Homme, le CNRS, l'Institut d'art et d'archéologie, le musée Guimet, l'Institut géographique national, la Société de géographie, et bien d'autres.
Les pilleurs sont déjà là
Recenser et inventorier, donc, trois sites archéologiques et naturels en Afghanistan. Des lacs de Band-eI-Amir, dont le bleu lavande tutoie les cieux, berceau de toute beauté du chiisme afghan - engendrés selon la légende d'un coup d'épée par l'imam Ali, gendre du Prophète -, à la ville rouge, en passant par le minaret de Djam, tour de Pise de l'art islamique, ce recensement permettra de dresser un état des lieux. Le minaret de Djam ? Posé au pied d'un cirque de montagnes ocre, c'est l'une des merveilles de l'art musulman, datant du XIIe siècle, haut de 65 mètres, érigé par le sultan Ghiyâth al-Din, de la dynastie des Ghorides. Or Djam, deuxième plus haut minaret du monde, découvert en 1957 par un archéologue français, André Maricq, et Ahmed Ali Kohzad, le président de la Société d'histoire afghane, est peut-être tout ce qu'il reste de la mythique ville de Firuzkoh, la capitale des sultans ghorides, rêve de découverte de tant d'archéologues.
Il y a urgence à sauver l'élégant minaret de Djam, à la suite du cri d'alarme lancé par l'Unesco. D'autant que les pilleurs hantent désormais la contrée (voir l'interview en pages suivantes de Monique Kervran). « Si rien n'est fait d'ici deux ans au maximum, il ne restera plus rien du patrimoine afghan », avertit l'archéologue Zafar Païman, de la Dafa (Délégation archéologique française en Afghanistan, présente dans le pays depuis 1922), et membre de l'expédition scientifique Paris-Kaboul.
Tout aussi grave, au-delà des cols entre 3 000 et 4 000 mètres d'altitude, le sort de la ville rouge, Shar-e-Sohak. Située non loin des anciens bouddhas de Bamiyan, désormais funestes sarcophages vides, cette forteresse qui surgit d'une falaise grenat abrite nombre de trésors. Fief des Ghaznévides et des Ghurides, la ville d'altitude a été détruite par Gengis Khan en 1222, furieux que son petit-fils préféré, Mutugen, soit mort à ses pieds, le coeur transpercé d'une flèche. Réinvestie par les caciques timurides, la forteresse regorge dans ses entrailles de traces conquérantes. Mais les derniers envahisseurs ne sont que de cupides commerçants, malandrins dévastateurs et autres écumeurs de trésors : sur ces hautes montagnes aussi, le trafic a repris, encouragé par la présence à Kaboul et ailleurs de négociants d'art peu scrupuleux. Le marché est florissant : une statue s'est vendue - au prix de départ - à 110 000 dollars, arrivée à bon port dans la boutique d'un antiquaire londonien. Une tête gréco-bouddhique de 70 kilos, selon un marchand bien informé, a pu prendre la poudre d'escampette par la piste du Nord. Urgence, là encore. Urgence, surtout, à sensibiliser les autorités locales et les institutions internationales, susceptibles d'endiguer ce juteux trafic.
Sauver les pierres, c'est sauver les hommes. « Quand les bouddhas furent menacés de destruction, les Afghans ont demandé l'aide des puissances occidentales, dit Zafar Païman. Quelques capitales ont fait la sourde oreille. On a même entendu des intellectuels dire qu'il fallait d'abord nourrir les Afghans ! C'est faux : préserver notre culture, c'est nous empêcher de sombrer. » « Les Afghans, comme tous les peuples, ne peuvent vivre sans âme », ajoute Bernard Dupaigne, ethnologue au musée de l'Homme et spécialiste de l'Afghanistan.
Sauver la mémoire d'un peuple
La mission scientifique, qui empruntera différents itinéraires en plusieurs modules de recherche, prendra une dimension culturelle. Une étude sur les femmes afghanes sera menée par la chirurgienne Nilab Mobarez et les membres des associations Bactriane et Enfants afghans. Trois rapports de mission seront remis à l'Unesco. Et le site des lacs de Band-eI-Amir, au croisement des cultures antiques, sera proposé au classement du Patrimoine de l'humanité. « Nous ne monterons plus sur la tête du bouddha de Bamiyan dressée dans sa niche comme une baleine en cale sèche [...] Jamais. Jamais. Jamais plus », disait l'écrivain britannique Bruce Chatwin au début des années 80, comme saisi d'une étrange prémonition. Il évoquait aussi le sort du minaret de Djam. C'est pour préserver ce qui demeure encore debout que l'expédition scientifique prend le large. Pour que la prophétie de Malraux ne se renouvelle plus, qui voyait errer, en pleine guerre civile, un « peuple somnambule parmi ces ruines ». Et pour, au bout du chemin, à l'endroit où se croisent routes de la soie et portes de l'Asie centrale, au sein d'un pays rare qui est un pays-monde, main dans la main au côté des Afghans, participer humblement aux retrouvailles d'un peuple avec sa mémoire tant meurtrie
Appel à l'aide
Une récolte abondante de blé mais des greniers vides. L'Afghanistan ne crie pas famine, mais ses réserves demeurent aussi démunies que les silos à grain percés d'obus de la plaine de Kandahar. La reconstruction avance à petits pas, près de deux ans après la chute du régime des talibans. Et l'aide peine à parvenir à Kaboul, malgré les promesses de l'après-septembre 2001. Ainsi, sur les 4,2 milliards de dollars offerts - sur cinq ans -, 1,4 seulement ont été distribués... dont 950 millions de dollars pour les frais des agences de l'Onu et l'action des ONG, selon un responsable du ministère des Affaires étrangères afghan. Bref, l'Etat manque de tout, même dans ses ministères.
Le président Hamid Karzaï se débat ainsi avec les seigneurs de la guerre, aux quatre coins du pays. Tandis que son rival Ismaïl Khan, autoproclamé « émir de l'Ouest », s'est constitué, grâce aux octrois et taxes sur les marchandises, un trésor annuel de 600 millions de dollars, équivalant à celui de l'Etat tout entier. Certes, 5 millions d'écoliers ont repris le chemin de leurs chères études. Mais, dans la province septentrionale de Balkh, 170 000 collégiens et étudiants doivent abandonner leurs bancs, faute de moyens. Constat d'un fonctionnaire afghan : « Les promesses se font attendre, alors que les talibans menacent dans le Sud. Il est urgent de construire un vrai Etat, et pour cela il faut l'aide de l'Occident. » D'autres sont plus optimistes, tel ce médecin de Kaboul, proche de Karzaï : « Depuis deux ans, hormis quelques escarmouches, on constate une vraie paix entre les Afghans. Et c'est l'essentiel, suffisant pour reconstituer un Etat-nation. »
© le point 08/08/03 - N°1612 - Page 29 - 1521 mots
Paris Kaboul : La Movida d'Istanbul
Première étape, Istanbul, prise d'une fringale de modernité, affiche ses racines anatoliennes et ses envies d'Europe.
Olivier Weber
Première grande étape de l'Expédition à but culturel et scientifique Paris-Kaboul, Istanbul, l'historique capitale des sultans, semble prise, en ce mois d'août 2003, d'une fringale de modernité, d'une propension sidérante à inventer. Cité-détroit par excellence, accrochée au Bosphore comme un mollusque tentaculaire, Istanbul a ceci de particulier qu'elle a fini par réunir ses deux rives, l'européenne et l'asiatique. Sur les quais iodés du Bosphore, dans les bistrots enfumés de Cagaloglu ou les vieilles échoppes d'Eyüp, s'opère une étrange alchimie. Une frustration rentrée, reliquat de cette ancienne attribution d'« homme malade de l'Europe » qui cède le pas à une fierté retrouvée. A une redécouverte de son passé, non celui des sultans de la Sublime Porte, mais de la tolérance, et d'un certain cosmopolitisme « a la turca ».
Prenez la rive asiatique. Réceptacle des paysans qui ont fui les misères d'Anatolie, cette moitié d'Istanbul était devenue l'un des fiefs fondamentalistes. Les rues animées de Bostanci et l'avenue arborée de Bagdad sont désormais le lieu d'une joyeuse Movida qui cultive les modes, les festivals - jazz, littérature, cinéma. « Moi qui suis profondément europhile, dit le romancier Yigit Bener, c'est ici, sur le côté asiatique, que je m'y retrouve le mieux. »
Cette métamorphose subtile, les Stambouliotes la ressentent au plus profond d'eux-mêmes. D'abord par une symbiose entre les racines anatoliennes et les envies d'Europe. Ensuite par un jeu habile du nouveau vizir, Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre islamiste, qui vient de damer le pion aux militaires en leur retirant le trône tout-puissant du Conseil de sécurité national. Kemal Atatürk, le fondateur de la République turque, s'en retournerait dans sa tombe... Sublime tour de passe-passe mais aussi incroyable paradoxe en Turquie, ce sont les islamistes qui démocratisent et les généraux qui résistent. Enfin, loin de créer une hypothétique osmose entre l'Orient et l'Occident, Istanbul s'offre un nouveau multiculturalisme. « Ce que l'on vit à Istanbul, c'est une nostalgie occidentalisante vibrionnante », dit l'historienne Edhem Eldem.
Un Orient renouvelé
Le Bosphore aura le dernier mot au terme de cette escale alors qu'un bâtiment grec se balance face à Dolmabache, le dernier palais de l'Empire ottoman, profitant de la liberté de circulation sur le détroit depuis 1936. L'incroyable chassé-croisé des vapurs (ferrys), des chalutiers et des deniz otobüsleri (autobus de mer) ramène sans cesse l'ancienne Byzance à un jeu de saute-mouton au-dessus de ses eaux mêlées. Une manière de mélanger ses racines et ses désirs. Une façon aussi de contrer la tentation islamisante. Le caravansérail tumultueux de la route de la soie est devenu une porte sur un Orient renouvelé. Des cafés branchés de Galata aux tripots des interminables faubourgs, c'est aussi cela, le charme stambouliote
Retrouvez l'expédition Paris-Kaboul avec Marie Bourreau dans les différents journaux de RTL et sur rtl.fr
Le Point 22/08/03 - N°1614 - Page 33
Expédition Paris-Kaboul
Renaissance du soufisme
Sur la route qui mène en Afghanistan, les adeptes du mouvement qui prône la tolérance sont de plus en plus nombreux.
Olivier Weber (sur la route Paris-Kaboul)
Jamais le chanteur soufi, pourtant jovial, n'aura été aussi triste. De retour à Konya, étape turque sur la route de l'expédition scientifique Paris-Kaboul parrainée par Le Point et l'Unesco, Kudsi Erguner, maître du soufisme, la parole abondante et le geste toujours chaleureux, contemple avec consternation le fief des derviches tourneurs. Là même où Barrès voyait « les esprits qui s'enflamment ». La ville de Mevlana, plus connu en Occident sous le nom de Rumi, poète et mystique du XIIIe siècle, s'est grimée en lieu de spectacle du soufisme, cette pratique de l'islam qui est moins une doctrine qu'une philosophie de la vie nourrie d'amour et de dévotion. Les visiteurs y défilent en rangs serrés, sans précaution aucune.
Çà et là s'étalent maintes enseignes publicitaires qui transforment l'illustre mystique, jadis encensé par Goethe, en vulgaire suppôt du mercantilisme local : supermarché Mevlana, parking Mevlana, brochettes Mevlana...
Musicien aux 90 CD connu dans le monde entier, Kudsi Erguner, compositeur de musique pour Peter Brook, Costa-Gavras ou Martin Scorsese, peste contre la récupération du soufisme par le gouvernement turc. « D'abord, le régime a interdit le mouvement derviche. Puis il l'a transformé en folklore. »
Et pourtant ! Le soufisme renaît bel et bien. Sur cette route qui mène en Afghanistan, où Rumi a vu le jour, les adeptes du mouvement, qui prône l'ouverture à l'autre, sont de plus en plus nombreux. Dans les montagnes de Cappadoce, les fidèles de l'autre grand mouvement derviche, les bektachis, célèbrent leur festival annuel, quatre jours d'appel à la tolérance. « L'essentiel, ce n'est pas de prier à la mosquée, mais de parler d'amour autour de soi », lance une fille en débardeur, tatouage sur l'épaule. Formidable dénonciation de la bigoterie, les confréries soufies, de la Turquie à l'Afghanistan en passant par l'Iran, évoquent la douceur et le pardon pour contrer le fanatisme. « Le soufisme, c'est un rempart contre l'islamisme intolérant », estime le réalisateur afghan Barmak Akram, membre de l'expédition. Vénérés par Nerval, les soufis ont longtemps contenu l'islam fondamentaliste. Le réveil de leurs héritiers augure peut-être une nouvelle pratique de la dévotion
© le point 29/08/03 - N°1615 - Page 40 - 383 mots
Paris-Kaboul
Alamut : Berceau du terrorisme
Perchée à près de 2 000 mètres dans les montagnes du nord de l'Iran, la citadelle Alamut abritait jadis le chef des Haschichins.
Olivier Weber (sur la route Paris-Kaboul)
Longtemps la forteresse d'Alamut fascina les voyageurs occidentaux. Elle terrifia aussi le monde aux XIe et XIIe siècles, quand le maître de l'endroit, Hassan Ibn Sabah, envoyait ses sicaires sous la bannière du fanatisme aux quatre coins d'un Orient déjà troublé. Perchée à près de 2 000 mètres d'altitude dans les montagnes du nord de l'Iran, la citadelle des Haschichins, étape sur la route de l'expédition scientifique Paris-Kaboul, parrainée par Le Point et l'Unesco, a gardé toute sa charge symbolique, toute la force de sa légende. C'est ici, sur ces ruines battues par les vents au sommet d'un rocher imprenable, que le « Vieux de la montagne », de rite ismaélien, inventa l'assassinat politique, promettant à ses sbires, selon Marco Polo, le paradis, des filles et du vin. Y aurait-il une filiation avec les kamikazes de Palestine et d'Irak ? Les tueurs d'Al-Qaeda puiseraient-ils là une hypothétique inspiration ?
Outre que l'origine du mot assassin soit contestée, selon Bernard Lewis, quelques orientalistes estiment désormais que la doctrine du « Maître des Assassins » éclaire l'islam d'un jour nouveau. Messianisme et célébration des ismaéliens d'Alamut ont engendré une nouvelle éthique et une forme de liberté, estime ainsi le philosophe Christian Jambet.
Dans cette controverse d'Alamut - berceau du terrorisme politico-religieux ou parole de tolérance -, les habitants de la contrée, dans cet Iran qui a renoncé à exporter la révolution islamique, ont fait leur choix. Sur les contreforts du château, les montagnards s'adonnent au délire de l'opium, à l'instar de nombre d'Iraniens. « La drogue, surtout l'héroïne, atteint toutes les couches de la jeunesse », reconnaît un ancien officier. A tel point que le gouvernement iranien a décidé de distribuer des seringues gratuites. Les noires conspirations d'Alamut se retournent, mille ans plus tard, contre sa terre d'origine
© le point 05/09/03 - N°1616 - Page 53 - 329 mots
L’aventure de l’agence AINA
Olivier Bonnel
Tout a commencé dans un deux-pièces poussiéreux de Kaboul. Nous sommes en décembre 2001 et le monde est encore sous la commotion du 11 septembre. Depuis quelques semaines, les montagnes afghanes tremblent des bombardements américains qui cherchent à donner un coup de grâce au régime taliban. Mais dans ce modeste appartement kabouli, quatre hommes se relaient et travaillent, comme si la guerre était lointaine. Reza Deghati, Rodolphe Baudeau, Florent Milesi, ainsi que Eric Davin. Chacun a le souhait ardent de promouvoir la démocratie à travers la création de médias indépendants. Aïna est née, unique en son genre.
Pendant que d’autres soignent les plaies ou convoient les vivres à travers le pays, Aïna veut faire fleurir la parole, jaillir la liberté d’expression là où vingt-trois ans de guerre et cinq ans de folie talibane ont foulé aux pieds ces germes de démocratie. Trois des fondateurs, sortis d’écoles de commerce ont travaillé dans l’édition ou en start-up. Reza est aujourd’hui l’un des photographes les plus reconnus au monde. Ses clichés qui captent avec émotion les affres de la condition humaine ornent actuellement les grilles du jardin du Luxembourg à Paris. L’union de ce quarteron a fait qu’Aïna peut exister à travers l’Afghanistan.
Même si le chantier est immense, la croissance de l’ONG avance à grands pas. “ Les gens ont besoin de s’exprimer, cette après-midi encore, deux jeunes sont venus me voir en expliquant qu’ils voulaient créer un journal ”, raconte Jacques de Champchesnel, responsable du développement régional, de passage au bureau de Herat. Chose impensable il y a encore quelques mois, des femmes osent aujourd’hui s’engager dans les rues une caméra au poing, accompagnées d’un coordinateur masculin. Ces “ camera-women ” sont le symbole d’un Afghanistan en pleine mutation, même si les résistances sont encore fortes.
Véritable incubateur de médias, Aïna soutient plusieurs publications comme Malalaï ou Seerat, deux journaux féminins. L’association a aujourd’hui sept bureaux répartis dans les différentes provinces du pays de Herat à Kandhar en passant par Jalalabad. Ghazni au centre du pays et Kandahar au Sud. Grâce à ce maillage, Aïna rejoint peu à peu les confins d’un pays enclavé et rural. Autre singularité d’Aïna, les caravanes de cinéma itinérant qu’elle a lancées sur les pistes du pays l’an dernier. Une première mondiale. Huit camions équipés de matériel vidéo font escale dans les villages pour y diffuser des films éducatifs ou des “ Charlot ” sous les yeux émerveillés des jeunes comme des anciens, privés jusqu’ici de la moindre représentation imagée. On attend cette année un million de spectateurs. En Dari, Aïna veut dire “ miroir ”, comme pour signifier au peuple afghan qu’il peut enfin redécouvrir ses charmes trop longtemps voilés.
Site internet de l'agence Aïna : www.ainaworld.org
Le Point - 16/09/2003 - N°1618
Paris-Kaboul
Le seigneur de l'Ouest
Ismaïl Khan, le gouverneur de la province de Herat, à l'ouest de l'Afghanistan, craint le retour des talibans et entend garder son trône.
Olivier Weber, sur la route Paris-Kaboul
Au pays des seigneurs de la guerre, Ismaïl Khan est roi. Gouverneur de la province de Herat, à l'ouest de l'Afghanistan, nouvelle étape sur la route de l'expédition scientifique Paris-Kaboul, parrainée par Le Point et l'Unesco, ce héros de la guerre contre les Soviétiques, de 1979 à 1989, a su rester maître de sa province. Contre l'avis du président afghan, Hamid Karzaï. Et qu'importe si ce dernier l'a destitué de son titre de chef militaire. Fin stratège, l'homme fort de Herat, fier de son aura d'ancien moudjahid - 50 blessures et un demi-kilo de projectiles dans le corps, dit la légende -, entend garder son trône, celui d'« émir de l'Ouest ».
Mais, au-delà de ses certitudes, au-delà de son trésor de guerre - 600 millions de dollars de taxes et d'octrois divers par an, l'équivalent du budget de l'Etat afghan -, Ismaïl Khan, 57 ans, est un homme inquiet. Car, malgré les coups de massue des Américains et les opérations de l'armée afghane, les talibans infiltrent les provinces, promettent la foudre dans Kaboul. « L'Afghanistan est à un tournant », dit Ismaïl Khan, dans le palais qui domine la ville, reliquat de la « Florence musulmane » au temps de sa splendeur, aux XIVe et XVe siècles : « On n'a fait que renvoyer les talibans dans leurs terres d'origine. Résultat, ils sont plus forts que jamais et visent le long terme. »
© le point 12/09/03 - N°1617 - Page 56 - 268 mots
Paris-Kaboul
Opération sauvetage
Olivier Weber (à Kaboul)
La route de la soie a été rouverte par les montagnes afghanes. Arrivée au terme de son équipée, l'Expédition scientifique Paris-Kaboul, organisée par Le Point et la Guilde européenne du raid, sous le patronage de l'Unesco, a reçu un accueil sans précédent des autorités afghanes. Avec un cri d'alarme lancé par le ministre de la Culture, Sayed Raheen : halte au pillage ! « Les trafiquants d'art se sont donné rendez-vous en Afghanistan : ils ont l'argent, les adresses de sites et de bonnes connexions », a lancé le ministre. Les pièces et statues volées se retrouvent dans les boutiques d'antiquaires européens, et jusqu'à Paris. Avec souvent de faux certificats émis par un pays du Golfe. « Si rien n'est fait, dans deux ans, il ne restera plus rien de la culture afghane », renchérit l'archéologue Zafar Paiman.
Après six semaines d'expédition et le recensement de plusieurs sites, dont certains inexplorés, les 42 membres de l'expédition, archéologues, géologues, géographes, cartographes et divers experts, ont ainsi examiné l'urgence de la situation. Il reste à l'Expédition Paris-Kaboul à mettre en oeuvre son plus grand chantier : une coopération internationale sur la culture afghane. Au-delà de la mission scientifique, c'est aussi une opération de sauvetage. Déjà, une première demande, bientôt formulée auprès de l'Unesco, en accord avec le ministre afghan de la Culture : classer les lacs de Band-i-Amir sur la liste du Patrimoine de l'humanité. Sur ces hauteurs, les charognards de l'art menacent aussi
© le point 26/09/03 - N°1619 - Page 61 - 246 mots
- "Paris-Kaboul Expédition scientifique et culturelle sur la route de la soie", Editions Hoëbeke
- "Routes de la Soie : la mémoire retrouvée", Editions 1001 Nuits-Fayard
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