
Extrait Préface Dominique Lapierre
Préface Mon enfance a été enthousiasmée par le récit du raid automobile accompli en 1937 par deux scouts français, Guy de Larigaudie et Roger Drapier. Au volant d’une vieille Ford décapotable, ils étaient allés de Paris à Saigon à travers les deltas du Gange et du Bramapoutre et les montagnes de Birmanie, franchissant des obstacles que personne avant eux n’avait réussi à surmonter. Un exploit réalisé pour le simple et beau plaisir de l’aventure, pour la seule joie de la difficulté à vaincre, presque sans argent et sans aucun soutien officiel. « Quel garçon, quel adolescent n’a caressé un jour dans son imagination ce rêve de grands départs ? » avait interrogé Guy de Larigaudie au début de son livre La route aux aventures , avant de donner aussitôt la réponse : « Il était beau que deux jeunes pussent réaliser cet innombrable désir. C’est pour cela que nous sommes partis, et la réussite de notre raid a tenu à ce que, justement, nous sentions, concrétisés en nous, ces rêves de quelques milliers de garçons. » Dans mon livre Mille soleils (Robert Laffont, 1997), je raconte comment j’ai eu la chance de pouvoir devenir l’un de ces garçons et jouer à mon tour le beau jeu de ma vie sur les chemins du vaste univers. Jamais, au cours de mes nombreux raids automobiles, ne m’a quitté l’image de mes deux héros traçant leur route sur leur héroïque voiture Jeannette, en chantant à travers les pièges des bouches du Gange ou de la cordillère birmane. Leur courage, leur imagination, leur sens de l’humour et leur élégance tout au long de ces dix mille kilomètres ont été les irremplaçables compagnons de mes propres rêves. En 1972, à bord d’une vieille Rolls Royce convertie en voiture de grand raid, j’ai couru la route aux aventures de Calcutta jusqu’à Paris et croisé dans mon imagination, tout au long de ces sept mille kilomètres, la Ford de Larigaudie et de Drapier. Voici qu’aujourd’hui, un jeune journaliste, Édouard Cortès, membre de l’association Reporters d’Espoirs, et Jean-Baptiste Flichy, logisticien, nous présentent le récit de la fabuleuse aventure qu’ils viennent de vivre de Paris à Saigon au volant d’une modeste 2CV Citroën. Eux aussi ont vécu cette expérience en parfaite communion avec l’esprit de Larigaudie et de Drapier. Ce livre est bien loin d’un simple grappillage d’impressions. Ses auteurs, qui ont voyagé les yeux grands ouverts, nous livrent une foule d’informations et de réflexions passionnantes sur quelques-uns des sujets les plus sensibles de l’actualité de notre temps. Ce Paris-Saigon, 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie prouve aussi que les routes du monde restent ouvertes aux jeunes d’aujourd’hui qui veulent s’y engouffrer, à condition que leur départ ne soit pas une fuite, mais un besoin de connaître, de comprendre, d’expliquer et d’aimer.
Dominique LAPIERRE
Fondateur de l’association « Action pour les enfants des lépreux de Calcutta »
www.citedelajoie.com
Paris-Saigon. 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie. Edouard Cortès. Jean-Baptiste Flichy. Préface de Dominique Lapierre. Ed. Presses de la Renaissance. 2005. Prix des Explorateurs de la Société de Géographie.
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De Paris au Bosphore. COUP D’ÉTRIER. Extrait Chapitre 1
Kaboul. Afghanistan. Vendredi. 9 heures. Ici, c’est un jour férié. Les rues sont calmes. L’appel de la prière résonne. Le chant des muezzins est diffusé par quelques haut-parleurs grésillants. Sur les pentes des collines de Kaboul, de la fumée s’échappe des maisons en torchis. Des cerfsvolants dansent dans le ciel. Depuis la chute des talibans, les enfants ont repris leur jeu favori qui leur était interdit. La poussière d’un mauvais ciment se dégage sous les coups de pioche déterminés d’Hakim. Un vieux Tadjik, la tête ceinte d’un turban gris, contemple la scène. Hilare, il laisse paraître ses gencives édentées. « Chie mecounie ? Qu’est-ce que vous faites ? Pourquoi détruisez-vous ce mur ? » interroge-t-il.
Trois Afghans nous entourent. Dans cette tranquillité presque dominicale, nous sommes venus déterrer... un châssis de 2CV. Voilà deux semaines que nous cherchons à remplacer le nôtre, fracassé par l’usure sur la piste du centre, au cœur du massif central afghan. Notre Bucéphale est à l’agonie, entièrement désossée. Hakim, ancien garagiste chez Citroën, prétend que le châssis enterré dans le muret provient d’une 2CV belge qui serait arrivée par Kandahar il y a une trentaine d’années. Et depuis plus de dix ans, son châssis sert de fondation à la fosse d’un mécanicien. Dès l’aube, nous nous acharnons à détruire le mur pour en extraire la pièce. Elle est entière, presque intacte, mais rouillée par endroits. Il s’agit maintenant de voir si nous pourrons l’adapter à la caisse de notre voiture. Nous sommes souvent étonnés de la façon dont les voyages nous dépassent. Ceux qui ont choisi de s’abandonner aux pistes du monde le savent. Ces routards des années 70 se seraient-ils imaginés que, trente ans plus tard, nous allions faire revivre une partie de leur 2CV ? Grâce à cette pièce de rechange trouvée à des centaines de kilomètres de tout garage Citroën, nous avons l’impression de suivre les traces de nos prédécesseurs. Nous trouvons dans les murs de Kaboul l’écho des fabuleuses expéditions de ceux qui partirent découvrir l’Orient. Dans le contexte pionnier du XX e siècle, la conquête du monde par l’automobile devient un enjeu important. Ainsi, les participants de la Croisière jaune, sans oublier Guy de Larigaudie, Ella Maillart, Nicolas Bouvier et tant d’autres partent sur les routes d’Asie. La 2CV favorise le phénomène « routard ». La « deuche » donne alors la possibilité à toute une génération de jeunes aux ressources limitées d’accomplir ses rêves d’expéditions lointaines. Comme eux, nous avons un rêve : traverser l’Orient d’un bout à l’autre, de la France au Vietnam. Paris-Saigon : 12 000 km à vol d’oiseau, 16 000 en 2CV. Quelques heures ou plusieurs mois, en avion ou en voiture. Quelle différence ? La distance est la même, c’est juste une question de temps. À l’époque des trains à grande vitesse, des avions à réaction, nous étions conscients de passer pour des originaux, des marginaux. Quelle idée de partir en voiture, en 2CV, à l’autre bout du monde, alors que la vie suit son cours normal en France ?
Paris-Saigon. 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie. Edouard Cortès. Jean-Baptiste Flichy. Préface de Dominique Lapierre. Ed. Presses de la Renaissance. 2005. Prix des Explorateurs de la Société de Géographie.
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LA DEUCH. De Paris au Bosphore. COUP D’ÉTRIER. Extrait Chapitre 1
Rustique, pratique, sans prétention, cet étrange véhicule est aussi capable de réunir sous le même capot tous les milieux sociaux. Elle unit, au quart de tour, ceux qui la portent dans leur cœur. Et, en toute objectivité, elle demeure terriblement pratique et polyvalente. Alors, pour quelques euros, nous rachetons une vieille 2CV 6 Spécial à un médecin enthousiasmé par notre périple, deux semaines avant le grand départ. Ce n’est qu’après une simple vidange et le changement de son filtre à huile qu’elle part pour l’Asie. Nous ne modifions rien, n’ajoutons rien. Nous n’avons d’ailleurs ni les connaissances pour le faire, ni le budget pour l’équiper en tout terrain. Nous prenons quelques pièces de rechange au cas où. Pourvu qu’elle tienne, pensons nous intérieurement sans vraiment oser se le dire. Bucéphale est le nom que nous avons donné à notre 2CV. Pour la conquête de l’Asie, Alexandre le Grand avait prénommé son cheval de la sorte. Nous ne prétendons pas relever le défi d’Alexandre... d’ailleurs, pour Paris-Saigon, deux chevaux valent mieux qu’un !
Paris-Saigon. 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie. Edouard Cortès. Jean-Baptiste Flichy. Préface de Dominique Lapierre. Ed. Presses de la Renaissance. 2005. Prix des Explorateurs de la Société de Géographie.
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De Paris au Bosphore. UNE 2CV CABRIOLET ! Extrait Chapitre 1
Alors Édouard, on la coupe ? — Tu crois que c’est sérieux ? — On verra bien ; comme disait mon grand-père, « l’occasion n’a qu’un cheveu ! » — Et s’il pleut ? — Il ne pleuvra pas, c’est décidé ! Et s’il pleut, on sèchera, on n’est pas en sucre ! — Ouaip, je n’aimerais pas que la traversée de l’Orient tourne à la retraite de Russie, tu vois ce que j’veux dire... Mais c’est une idée. — Je crois comprendre que dans le fond, tu en rêves de ce cabriolet. Vrai ou faux ? — Bon d’accord, c’est parti... Dans un grand bruit de meuleuse, la 2CV est ouverte telle une vulgaire boîte de sardines. Les propriétaires du garage roumain qui nous accueillent sont hilares. Un petit gars explique innocemment aux autres qu’ainsi nous pourront nous étirer les bras tout en roulant. Il faut être un gosse pour comprendre. Rien de tel qu’une petite « déconnante » pour nous mettre de bonne humeur. Une 2CV cabriolet est quand même plus agréable qu’une classique. Pourquoi ? Parce qu’il est difficile de vivre dans un sous-marin à deux pendant six mois. Équipage du même navire, pourquoi ne pas émerger ? Puisque l’objectif est de Vivre, autant se sentir proche des éléments, être plus libres de nos mouvements, respirer le bon air, capter les rayons du soleil, et pouvoir répondre aux étrangers qui nous posent des questions. Guy et Roger avaient choisi de rouler en cabriolet pour les mêmes raisons. Alors nous les imitons, conscients qu’ils avaient certainement raison. À première vue, la transformation d’une deuche normale en cabriolet semble très difficile. Ce n’est cependant pas le cas ! Un marqueur, une scie, une cisaille et un marteau pour arrondir les angles, et le tour est joué. Alors, je découpe méticuleusement la tôle, suivant une ligne préalablement tracée au marqueur par Édouard qui immortalise la scène à l’aide de la caméra. Le toit est laissé aux Roumains et, tout heureux de notre œuvre, nous filons vers la Bulgarie. Au volant, nos regards se croisent et nous éclatons de rire. Amitié simple qui trouve sa force dans la complicité. Inutile de parler, nos sourires en disent long.
Paris-Saigon. 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie. Edouard Cortès. Jean-Baptiste Flichy. Préface de Dominique Lapierre. Ed. Presses de la Renaissance. 2005. Prix des Explorateurs de la Société de Géographie.
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De Herat au minaret de Djam, L’AFGHANISTAN PAR LA PISTE DU CENTRE. Extrait Chapitre 6
27 août. 8 021 kilomètres. Islam-Qaleh, poste de frontière Iran-Afghanistan. — Khuba Hastin ? — Jan-e-jur hast ? — Tchetor hastin ? — Allez, Abdulhah en voiture. Avec quelques formules de politesse en dari, nous saluons un Afghan. Ici, l’auto-stop n’existe pas. Vous montez dans la première voiture que vous trouvez et qui suit la même direction que vous, c’est naturel. Notre hôte est un vieil homme à la barbe blanche, signe de sagesse. Avec son turban gris ajusté sur la tête, dans sa shilwar-camiz marron clair, il a l’allure d’un prince. Avec lui, nous saisissons le caractère et la force du pays. La peau burinée, les yeux plissés, son visage est déjà marqué par l’âge. Il a peut-être l’habitude de circuler à cheval, mais c’est une place à l’avant de la 2CV que nous lui proposons. Bucéphale ne peut rechigner devant cet invité d’une telle prestance. Je passe à l’arrière sur les malles. Étrange frontière contée par les voyageurs comme Guy de Larigaudie, Ella Maillart ou Nicolas Bouvier, avec toujours les mêmes sentiments. Une antichambre qui annonce l’aventure. Étonnantes, les similitudes de notre passage avec celui de Larigaudie et Drapier. Eux aussi prenaient, soixante-cinq ans plus tôt, dans leur voiture, un Afghan : « Grand, maigre, les cheveux presque bleus, Abduladi notre nouveau compagnon est vêtu, dandy asiatique, d’un complet gris, d’un tarbouch d’astrakan et d’un manteau en poil de chameau qui fut jadis une robe de chambre. » Nous sommes au poste d’Islam-Qaleh. C’est la deuxième fois que j’entre en Afghanistan par cette frontière. En 2002, lors d’un précédent voyage avec Émeric 1 en 2CV, nous nous étions lancés sur les pistes afghanes pour atteindre Kaboul. C’était juste après les bombardements américains, nous voulions rouvrir la route entre Paris et Kaboul. Notre voyage fut un succès. Ce périple préparatoire donna ensuite naissance à l’Expédition Paris-Kaboul soutenue par la Guilde, Le Point et l’Unesco 2. C’est avec le groupe de cette expédition scientifique et culturelle que nous avons débuté cette première partie de voyage. Dans le brouhaha de la frontière, au milieu des porteurs et des marchandises, une inscription sur un bus affiche les valeurs du pays : “In God we trust”. L’Afghanistan, après vingt-trois ans de guerre, est en pleine reconstruction. La situation précaire et la logique tribale rendent le pays instable. On n’entre pas en Afghanistan comme des touristes. Il faut être avertis : c’est le pays le plus miné au monde, en concurrence avec le Cambodge, et le premier producteur d’opium. Malgré ses misères, le pays conserve dans sa population une richesse de cœur, dans son sol une richesse d’Histoire. Bucéphale se trouve au milieu d’une foule sympathique. Jean-Baptiste est partagé entre la crainte et la joie. Pendant que j’accomplis quelques formalités douanières avec le chef de poste, il garde la voiture. Il s’étonne de cette population enthousiaste qui dévisage nos têtes d’Occidentaux et inspecte notre monture. Aucune fouille. Un vague tampon sur le passeport. Pendant nos deux mois de séjour en Afghanistan, pas une fois nous n’aurons à le présenter. Ici, les formalités disparaissent. Nous entrons dans un « pays monde » où la disposition et l’état d’esprit du voyageur valent mieux que tout papier d’identité. Je sais aussi que nous pouvons ranger notre carte bleue. D’ailleurs, j’ai perdu la mienne à Istanbul et Jean-Baptiste ne pourra pas l’utiliser avant Delhi, en Inde. Finis les numéros de compte, les codes de sécurité sociale, les codes-barres, les codes aux portes.
Paris-Saigon. 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie. Edouard Cortès. Jean-Baptiste Flichy. Préface de Dominique Lapierre. Ed. Presses de la Renaissance. 2005. Prix des Explorateurs de la Société de Géographie.
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L’AVENTURE. De Herat au minaret de Djam, L’AFGHANISTAN PAR LA PISTE DU CENTRE. Extrait Chapitre 7
Il faut désormais entrer au cœur du voyage en s’abandonnant à la route. Trouver sa voie entre chefs de guerre, escortes fuyantes, trafiquants d’opium, bandits en tout genre. Se laisser faire par la route. Non pas cet abandon mou et morne du carpe diem. Mais accepter résolument les joies et les épreuves des pistes défoncées, la pluie, le soleil, le vent, le repos, la fatigue. Se laisser façonner implique une action, une réaction de vie. Aventure vient du latin adventura, « ce qui doit advenir », et ressemble à l’Inch’Allah des musulmans. Expression qui peut servir de devise aux mois d’inconnu qui nous séparent de Saigon et nous réservent embûches, pannes et même l’agonie de la 2CV. Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui tant de gens cherchent à s’évader du monde moderne, que l’on dit civilisé ? L’Homme s’égare à force de galoper dans les déserts du Code pénal, à force d’attraper au lasso les feux tricolores. À suivre des pistes dans la jungle financière, à tenter d’allumer des voitures pour changer de régime, on finit par perdre certaines aspirations de l’être humain. Nos villes et nos sociétés nous emprisonnent dans des murailles. L’ennui et l’habitude nous brisent. On se met alors à confondre la plénitude de l’action avec l’accumulation d’actions. Qu’est-ce qui pousse à faire le tour du monde en ULM, à traverser les pôles en traîneau ou les océans à la rame, à descendre au plus bas et monter au plus haut ? Le rêve, l’action, l’imprévu, le goût de l’effort et du risque sont quelques ingrédients de réponse. Comme l’aventure ne vient plus à la rencontre des citadins, on part la chercher au bout du monde. Le besoin de rêves produit la fonction. Jean-Baptiste et moi sommes partis dans cet état d’esprit. Mais pourtant, quelle tristesse si nous en restions à un simple « voyage aventureux », à la recherche d’un exploit ou à la poursuite des moulins de Don Quichotte. Assouvissant un désir naturel d’action, certes, mais qui ne ferait que creuser en nous l’insatisfaction. Notre voyage ne trouverait alors comme récompense qu’un simple gonflement de l’orgueil. Il nous faut aller au-delà et tirer l’enseignement de la route. « L’aventure : un événement qui sort de l’ordinaire, sans être forcement extraordinaire », dit Sartre. La vie seule est la plus grande aventure qui soit parce que de son sens d’orientation dépend le bonheur. Évidemment, on n’a pas besoin de se trouver en plein milieu de l’Afghanistan pour se poser la question qui taraudait tant Blaise Cendrars : « Qu’est-ce qu’on fout ici ? » Quel est le sens de nos vies ? L’important, c’est surtout de se poser la question. Le voyage la provoque souvent. Par sa symbolique, ses exigences, ses contraintes, ses rencontres, c’est un excellent moyen de comprendre le sens de nos vies. Loin de nos habitudes et des agitations urbaines, par le dénuement et la simplicité qu’impose la vie sur le terrain, cela donne l’impulsion à la réflexion. Fuite ? Insatisfaction ? Découverte ? Sens de la vie ? Rencontre ? Le voyage vaudra ce que vaut l’âme qu’il emporte.
Paris-Saigon. 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie. Edouard Cortès. Jean-Baptiste Flichy. Préface de Dominique Lapierre. Ed. Presses de la Renaissance. 2005. Prix des Explorateurs de la Société de Géographie.
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Rencontre, Zones Tribales. De Djalâlâbâd à la passe de Khyber. L’AFGHANISTAN PAR LA PISTE DU CENTRE. Extrait Chapitre 3
Nous n’avons pas frappé à la porte de la maison d’Amoukhan, c’est lui qui nous a convié. Il applique pour nous la même règle d’hospitalité. Tur à tour, nous sommes présentés à différentes personnes : deux vendeurs de haschich, un danseur koutchi aux cheveux longs et rouges de henné qui, à 23 ans, a déjà fait cinq ans de prison. Plus tard encore, arrive un homme qui nous dit avoir convoyé, du temps des talibans, un camion rempli de cinq cents kilos d’opium jusqu’en Azerbaïdjan. Il a voyagé clandestinement avec un petit groupe, sous les ordres d’un commandant taliban, à travers l’Iran et l’Azerbaïdjan. Payés cinquante dollars chacun, armés jusqu’aux dents, les vingt jeunes pachtounes partaient sans le savoir sur les routes de la soie, qu’ils continuaient en routes de la drogue. Chaque invité veut en savoir un peu plus sur nos modes de vie en Europe et la raison de notre présence. Nous expliquons notre démarche de voyageurs, montrons quelques photos de nos familles. Nous leur présentons le livre original de La route aux aventures. Ils feuillettent le papier jauni par les années, reconnaissent leur pays sur certaines vues et illustrations. Tous nous demandent si nous avons une femme en France, si nous avons des enfants. L’ambiance est excellente. À certains, nous offrons des autocollants et des cartes postales représentant Guy de Larigaudie 1. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, nous discutons avec les amis qui défilent, venus prendre à nos lèvres quelques bribes d’Occident. Des détonations claquent en rafales. Cette fois, c’est clair. Nous questionnons Amoukhan sur ces coups de feu tout proches. — Vous êtes des personnes éduquées. Ne questionnez pas, s’il vous plaît. Vous savez, ici, quand la nuit est tombée, le business continue. Bienvenue au Far-East. Amoukhan charge son pistolet et le met à sa ceinture. Les tirs d’AK47 dureront toute la nuit. Se coucher ici n’assure pas un lever systématique. On prend conscience de la valeur de la vie dès le réveil. Un garçon ensommeillé veille encore devant notre voiture. Nous apprenons que toute la nuit nous avons été surveillés par des hommes en armes assurant notre sécurité. Dans un garage, nous achevons de souder définitivement les fixations qui ont recassé hier juste avant de traverser la passe de Khyber. Nous optons pour de la mécanique durable. Dans le corps du châssis, nous enfilons, dans sa largeur, deux longues barres de fer sur lesquelles nous vissons les supports des suspensions. Ces barres sont des lames de ressort récupérées sur un auto-rickshaw pakistanais. Nous continuons d’ajouter à la mosaïque de pièces qu’est Bucéphale des morceaux manufacturés de nos mains. Jean-Baptiste s’initie à la soudure. Cela nous amuse d’apprendre toujours un peu plus en mécanique, mais nous somme las de passer notre vie de garage en garage. En patientant pour certaines modifications mécanique, des amis d’Amoukhan nous proposent une visite dans un des marchés des zones tribales, qui profitent de leur statut pour alimenter un des plus grands marchés de contrebande au monde. Le commerce des armes et de la drogue fait la richesse de beaucoup d’habitants. Depuis les faubourgs de Peshawar, un kilomètre nous sépare des zones de trafics. Pour y pénétrer clandestinement, c’est un jeu d’enfant. Nous évitons, par un dédale de ruelles, le poste de contrôle qui marque la frontière avec le Pakistan. Guidés par les pachtounes, nous pénétrons dans le royaume des trafiquants. Sur une petite place verte et fleurie, des dizaines d’échoppes proposent un choix variés de drogues. Nous pénétrons dans un des fumoirs à opium. C’est l’aquarium. Sur des bancs, plusieurs fumeurs sont alignés, des deux côtés de la pièce. L’ambiance est glauque. Pas un mot. Le vendeur nous dévoile son stock : de grandes plaques de haschich de quatre millimètres d’épaisseur sur environ trente centimètres de long et quinze centimètres de large. Il nous montre une boule de résine d’un kilo d’opium. Il compte en tirer vingt-cinq mille roupies pakistanaises, environ cinq cents euros.
Paris-Saigon. 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie. Edouard Cortès. Jean-Baptiste Flichy. Préface de Dominique Lapierre. Ed. Presses de la Renaissance. 2005. Prix des Explorateurs de la Société de Géographie.
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DROLE DE 2CV . De Peshawar à Lahore. au pied du Cachemire indien sur la Karakorum Highway. Extrait Chapitre 7
L’arrivée à Islamabad, ville calme et propre aux larges avenues perpendiculaires, est comme une libération, un moment de répit qui devrait nous permettre de reprendre notre souffle. — Eh ! les Parisiens, on s’est perdu ? Une grosse voiture noire aux vitres teintées nous dépasse. Interloqués, trois hommes nous font signe de nous arrêter. — Gendarmerie nationale, vos papiers s’il vous plaît ! — On a bien des papiers, mais pas d’assurance. — Pot d’échappement ? — Perdu en Suisse. — Toit de la voiture ? — Coupé en Roumanie. — Ceintures de sécurité ? — Déboulonnées en Iran. — Numéro de châssis ? — Changé à Kaboul. — Éclairage ? — Grillé à Peshawar. — Pneus-neige cloutés ? — C’est pour la piste ! La liste des infractions est longue. Les trois gendarmes détachés en mission auprès de l’ambassade de France n’en reviennent pas. — Bon, ça ira pour cette fois ! répond l’un d’entre eux en souriant. Un deuxième s’approche, l’accent du Sud bien marqué. — Nan ! j’y crois pas, une « deuche », on peut faire une photo ? Putain ! les copains, y vont pas y croire... Celui qui semble être le chef du trio, forte carrure, les cheveux coupés en brosse, nous demande d’une voix claire et distincte, visiblement marquée par quelques années sous les drapeaux : — Vous dormez où ce soir ? — On ne sait pas, n’importe où. — O.K. ! Si ça vous dit de boire une bière, rendezvous à 20 heures devant l’ambassade, je vous invite au resto, au club français. — Avec plaisir ! Merci beaucoup. — À bientôt les gars, nous chante le troisième gendarme qui doit lui aussi venir du Sud.
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Les bûchers de Bénarès . De Delhi à Bénarès, des frayeurs d’une attaque aux splendeurs du Taj Mahal. Extrait Chapitre 10
Dans certains brasiers émergent des formes humaines. Des pieds dépassent du mur de flammes comme ceux d’un dormeur sur un lit trop court. Un crâne éclate. Les brahmanes, prêtres hindous de la plus haute caste, officient. Quand le corps sera consumé, les cendres seront dispersées dans le Gange ainsi que les morceaux qui n’ont pas eu le temps d’être mangés par le feu. Le rapport à la mort des Indiens est beaucoup moins pudique qu’en Occident. Dans ce pays, on parle facilement de l’au-delà. La mort fait partie du quotidien. Durant son voyage, Larigaudie fait une curieuse expérience avec la mort. Il a bu lui aussi à sa manière l’eau du Gange : « Roger Drapier et moi avions chargés Jeannette, l’automobile du raid Paris-Saigon, sur un sampan qui chavira pendant la nuit. Je dormais, étendu sur le pont, et fus saisi en plein sommeil. L’angle atteint par l’embarcation me fit rouler sur les planches et heurter le plat-bord. Le choc me projeta dans le fleuve. Entre l’instant de mon réveil et celui où l’eau du Gange m’entra en gargouillant dans les poumons, j’eus la vision globale de toute ma vie, l’éblouissement comme une porte ouverte soudain sur la lumière, la sensation d’abandon et de paix, d’allégresse et de joie totale de l’âme et du corps. Quelques secondes plus tard, je me débattais dans l’obscurité pour me dégager de mon sac de couchage et de mes vêtements de nuit. Je buvais une eau infestée par tous les cadavres de Bénarès et n’étais point vacciné. Je pouvais être assommé par la voiture ou par le sampan qui cherchait sa gîte. Selon toute probabilité, Jeannette était perdue et le voyage manqué. Mais qu’importe tout cela, puisque je gardais l’amitié de Dieu. Depuis ce jour, je ne redoute plus la mort subite. Assoupli et dominé, le corps éperdu de Dieu obéit, même dans une demi-inconscience, aux réflexes de l’âme 1. » Par sa foi chrétienne, Larigaudie ne vit que dans l’espérance d’une mort ouverte sur l’éternité. La vie terrestre est pour lui un simple passage de grâce offert pour décider, par notre liberté, notre destin ultime. C’est cette espérance qui fera dire à son entourage qu’il rayonne de joie. Comme un vitrail, il diffuse la lumière à laquelle il aspire.
Paris-Saigon. 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie. Edouard Cortès. Jean-Baptiste Flichy. Préface de Dominique Lapierre. Ed. Presses de la Renaissance. 2005. Prix des Explorateurs de la Société de Géographie.
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De Bangkok à Phnom Penh, clandestinité et accident au Cambodge. Extrait Chapitre 13
Les pistes ne sont pas bonnes. La 2CV bondit dans le fech-fech rougeâtre. Le plat du pays favorise heureusement la progression. Quand nous atteignons Phnom Penh, la nuit est déjà tombée. Nous nous arrêtons discrètement dans la capitale cambodgienne pour dîner. Depuis huit heures, nous n’avons rien avalé et notre concentration sur les pistes nous a ouvert l’appétit. Toujours à la lueur des feux de détresse, nous reprenons la route. La fatigue est au rendez-vous. Dans la banlieue de la capitale, brutalement, un choc : un soulèvement dans les airs, un éclair à la tête, des étoiles dans les yeux, un bruit de tôle. Plus rien. Silence moteur. — Ça va, JB ? dis-je, haletant. — Ça va, me répond-il calmement. Et toi ? — C’est bon. — Et merde ! C’était vraiment pas le moment pour un accident. Nous venons de prendre de plein fouet une bouche de canalisation. Nous n’avons rien compris, tout s’est passé en une fraction de seconde. Après s’être assuré qu’aucun de nous n’était gravement blessé, encore sous le choc de la collision, nous descendons de voiture. Le bruit de la tôle froissée a alerté les badauds. La voiture est perchée sur un bloc de béton de trente centimètres de hauteur. L’aile avant droite est broyée. Nous constatons avec stupeur que la direction, habituellement une barre de fer droite, forme désormais une demi-lune. Le bras de direction a encaissé le choc et son tube de dix centimètres de diamètre s’est replié sur lui-même. Nous soulevons Bucéphale par le pare-chocs et la retirons du bloc de béton. Entre-temps, la police a été prévenue. Pris de peur à l’idée de nous faire arrêter, nous nous activons et regardons si la conduite est encore possible. Jean-Baptiste tourne la clef du contact. Le moteur repart impeccable. Je donne quelques violents coups de pied dans l’aile pour redresser la carrosserie. Ainsi, elle ne frotte plus contre la roue. Nous fuyons sans même dire un mot aux policiers qui arrivent. Sans réfléchir, nous prenons la première rue devant nous. Notre voiture ressemble à un canard boiteux. À chaque tour de roue, c’est un vacarme et un sursaut dans l’agonie. Dans la pénombre, nous avançons de quelques kilomètres. Jean-Baptiste se frotte le front, il a pris le pare-brise et le rétroviseur en plein visage. Le rétroviseur s’est arraché et le parebrise s’est fissuré, formant une large étoile. — Heureusement qu’on n’était qu’à trente à l’heure ! — Tu saignes, me dit-il. Dans la projection de l’accident, je me suis éraflé le haut du crâne sur un montant coupant du pare-brise.
Paris-Saigon. 16 000 km en 2CV dans l’esprit de Larigaudie. Edouard Cortès. Jean-Baptiste Flichy. Préface de Dominique Lapierre. Ed. Presses de la Renaissance. 2005. Prix des Explorateurs de la Société de Géographie.
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